On impose aux sportifs un devoir de réserve

 

Fallait-il attendre un séisme politique comme celui du premier tour pour voir des sportifs s’engager politiquement ?

Jean-Michel Faure. Les sportifs avaient conscience de leur rôle dans la vie de la cité avant cela. Mais pour qu’ils prennent position, il fallait un choc comme celui du premier tour des présidentielles.

A quoi est dû ce mutisme ?

Jean-Michel Faure. Il est dû aux organisations sportives qui exigent la neutralité de leurs athlètes de haut niveau. Ceux-ci sont sensés être des représentants de l’État. Comme les fonctionnaires, ils sont tenus à une sorte de droit de réserve. Cette situation date de très longtemps. J’étais athlète au moment de la guerre d’Algérie, et déjà à cette époque existait ce manque caractéristique de prise de position sur cet événement. Les organisations sportives ont toujours voulu conserver leur neutralité. Elles ont subi en 1998 un petit tremblement de terre, car elles ont été obligées de reprendre l’idée de France black-blanc-beur.

Avez-vous tout de même des exemples de sportifs qui ont pris position dans le débat politique en France ?

Jean-Michel Faure. Lors de la guerre d’Algérie, des footballeurs algériens évoluant en France sont partis fonder la sélection nationale d’Algérie. Lorsque leur capitaine, Rachid Mekloufi, est revenu en France plusieurs années après, on ne lui a jamais pardonné son geste. Christian Karembeu a lui aussi payé ses prises de positions sur les essais nucléaires français et sur la politique de la France en Nouvelle-Calédonie. Car le public partage les convictions de neutralité de l’athlète qui lui sont inculquées par le mouvement sportif.

Les sportifs ne souffrent-ils pas aussi de vivre dans une bulle ?

Jean-Michel Faure. Ils vivent dans un monde à part. Aujourd’hui, on commence une carrière sportive comme si l’on entrait en religion. On sort de la société et l’on vit dans le même groupe jusqu’au jour de la compétition. On est coupé du monde socialement mais aussi symboliquement. Lorsque l’on intègre une sélection nationale, on devient un représentant de l’État et l’on adopte aussi un droit de réserve. Or, les athlètes sont en compétition quasiment douze mois sur douze. Ils ne fréquentent que des sportifs. Dans les chambres des centres de formation, on trouve des journaux et des livres sur le sport, mais rien d’autre. Si l’on veut aujourd’hui vivre du sport, cela impose d’adhérer totalement à ce système. Le recul est dès lors impossible.

Les sportifs n’hésitent cependant pas à prendre position en faveur d’un produit dans une publicité.

Jean-Michel Faure. Contrairement à la politique, la publicité fait partie du métier. Il s’agit d’une pratique professionnelle. C’est même logique puisque tous les sportifs ne gagnent pas des salaires mirobolants et leurs reconversions sont loin d’être assurées. Il est donc plutôt normal qu’un sportif trouve un sponsor lors de sa carrière. Il faudrait plutôt que les fédérations aident à la reconversion.

Peut-on dire aujourd’hui que nos athlètes sont enfin sortis de leur mutisme ?

Jean-Michel Faure. C’est magnifique de les voir s’exprimer. Le moment est grave et imposait cette libération de la parole. · Evénement exceptionnel, prise de position exceptionnelle. Mais cela ne met pas fin au droit de réserve. Je crains que l’on retombe dans la même situation une fois les élections passées. Les organisations sportives sont très rigides et censurent la voix de l’athlète. Elles vivent, elles aussi dans un monde à part où l’on ne fait pas de politique. Elles effacent toute opinion pour rester de grandes entreprises de spectacle. Ne pas prendre partie, c’est tout accepter. A chaque fois, les valeurs universelles de gratuité, de don de soi et d’humanisme sont en contradiction avec leurs pratiques. Les jeux Olympiques organisés par la Chine en 2008 en sont d’ailleurs un bon exemple.

Propos recueillis par Stéphane Guérard

Jean-Michel Faure est professeur à l’université de Nantes et chef de laboratoire au Centre sociologique européen dans lequel il étudie les comportements de sportifs. Il a notamment publié le Football professionnel à la française (PUF, 1999).

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