La compétition

Une revue de presse à la suite de l’échec de la candidature de la France pour l’organisation des Jeux Olympiques de 2012

Il eut été incongru d’engager cette revue de presse sans revenir sur l’échec de la candidature de Paris pour l’organisation des Jeux Olympiques de 2012. Nous prendrons ainsi et au travers de ces morceaux choisis, le contre-pied du trop médiatique concert de surprise tout d’abord, puis de déception, voire de désespoir, qui a suivi la victoire de Londres.

Opportunistes ces anglais ? Très certainement, mais également redoublement efficaces ! Pour la Revue Juridique et Economique du Sport du CDES[1], la candidature d’outre manche a été menée rationnellement. « Les actions anglaises à se mouvoir entre les règles écrites et les pratiques usuelles du CIO auraient primé sur les manœuvres françaises teintées d’une certaine arrogance ».

Ce troisième échec peut laisser penser que l’on peut se jouer de la France : « perte d’influence culturelle, économique et politique, représentation de plus en plus limitée dans les instances internationales du sport, candidature davantage gérée par les politiques que par les sportifs eux-mêmes ». Les raisons qui sont évoquées par Patrick Issert de l’Equipe sont nombreuses et documentées.

Nous retiendrons, une fois n’est pas coutume, la position d’Alain Loret dans les colonnes de Libération au lendemain du vote de Singapour. « Cet échec devrait en toute logique sonner la fin d’un demi-siècle d’engagement de l’Etat dans la construction d’une politique sportive conçue à partir du dogme olympique ». Qu’il nous soit permis de rebondir sur cette notion très largement utilisée de « modèle sportif français » qu’il nous paraît aujourd’hui plus que jamais important de tenter de préciser.

Alexandre Husting[2] voit dans une conception du sport « à la française » : « l’implication de l’Etat posant le sport comme un service public ». Pour Colin Miége dans la Revue E.P.S[3], « l’originalité française serait liée à l’interventionnisme de l’Etat face à des modèles plus libéraux, notamment nord-américains . Basé sur l’agrément ou la délégation, le sport est sous la tutelle de l’Etat, ce qui s’est traduit notamment par :

  • La lutte contre le dopage dès 1967
  • La création des BEES en 1972
  • L’opération « Sport pour tous » en 1980
  • L’existence d’un corps de cadres techniques depuis 1986… »

Comme ces deux derniers auteurs, Patrick Bayeux et Jean Claude Granga interrogent également dans Sports et Territoires, la place que tenait le sport dans l’ex-futur Traité Constitutionnel. On notera pour l’anecdote que si le sport avait sa place dans le Traité, notamment dans son article 282, il a été quasiment absent des débats ! « Modèle en crise, modèle qui « se fissure », le fonctionnement du sport « à la française » semble aujourd’hui pressurisé entre la chape de plomb de l’économie qui a initialement posé la place de l’Europe dans le sport et la volonté de plus en plus affirmée des différents Etats membres de mettre en avant ses fonctions éducatives et sociales potentielles ».

Pour A. Husting, « le glissement du ludique vers le marchand ne doit pas empêcher l’Etat français, mais également l’Union Européenne de rechercher un difficile équilibre dans le sport entre régulation économique et régulation socio-culturelle.

Pour Colin Miége, « tant que le sport, pris comme une forme de diversité culturelle n’empiète pas sur le spectacle sportif régulé par les marchands, le place de l’Etat, mais aussi celle de l’Union dans le Sport, ne semble pas devoir être attaquée. J.C.Granga et P.Bayeux ne disent pas autre chose quand ils avancent que « la reconnaissance du sport comme activité de service d’intérêt économique général (SIEG) ne serait de nature à remettre en cause le soutien public au sport que si ce soutien venait fausser la concurrence entre les entreprises ».

Ce n’est donc pas la présence de l’Etat dans le sport qui semble être interrogée, mais bien  la place que le ou les Etats veulent tenir dans son organisation :

–          Sport d’état…Pas de problème, mais de quel sport parle-t-on au juste ?

–          Sport comme service public…Oui, mais jusqu’à quel point le sport peut-il relever d’un service public ?

A l’inverse et dans les colonnes de Libération[4], A. Loret lance un NON vigoureux à un sport olympique d’Etat. « Une politique sportive devrait se faire en dehors de l’olympisme : Les acteurs économiques sont parfaitement capables de produire sans l’aide de l’Etat un spectacle sportif de qualité ». La déception générée par la décision négative du CIO peut dès lors prendre la forme d’une rupture idéologique avec les politiques sportives élitistes et compétitives précédentes si l’on considère que ces politiques dont suite à la déception des Jeux de Rome et au virage impulsé par De Gaulle qui la suivit.

Dés lors, l’alternative pourrait alors être la suivante : une politique d’accompagnement des CORPS en lieu et place d’une politique d’accompagnement des SPORTS ? C’est ainsi le message (à lire absolument !) de Michel Serres recueilli par Benoit Heimermann dans l’Equipe Magazine[5] : « Les valeurs du sport ne naissent pas uniquement dans le sport, elles sont intimement liées aux possibilités du corps. Rien ne pouvant résister à l’entraînement, le corps devient  une fabuleuse machine capable de s’adapter, d’évoluer, d’inventer…Gare aux dérives pourtant : La compétition peut pervertir plus qu’elle ne stimule…Oui au sport comme alternative à la guerre ! Oui au sport qui participe à l’euphémisation de la violence, mais attention à un sport « camouflage de la violence par le droit . A force de compétitions et de violence nous allons compter nos morts, comme ce qui est arrivé à Rome avec les gladiateurs ! ».

Pour conclure sur ces différents points de vue, je ne peux m’empêcher de revenir avec Roger Caillois (repris par Mihaly Csikszentmihalyi dans son best seller « Vivre »[6] sur les jeux agonistiques[7] : « Le mot « compétition » vient du latin cum petire : essayer ensemble ! La compétition améliore la qualité de l’expérience dans la mesure où l’attention porte sur l’activité elle-même. Quand le participant vise des buts extrinsèques – l’emporter sur l’autre, impressionner la foule ou obtenir un contrat lucratif – la compétition devient une distraction, un spectacle ».

Terminons par une pirouette ; méfions nous des raccourcis : à première vue, on pourrait estimer que le sport tient une grande place dans la société américaine (et ce malgré l’absence de l’état dans son organisation), influençant les comportements, les relations, le style de vie. « Les Américains qui font du sport, nous dit pourtant Michel Serres, sont très rares : il ne faut pas confondre pratique et spectacle. Aux Etats-Unis, le sport de compétition lui-même ne concerne qu’une catégorie sociale bien particulière, ou plutôt deux : Celle qui regarde, plutôt blanche et celle qui se donne en spectacle, la patrie des esclaves, plutôt noire ! ».


  • [1] Supplément 1 au n° 75 de juin 2005
  • [2] Le Monde du 19 mai 2005
  • [3] EP.S n°308, Le modèle sportif français est-il toujours viable ? juillet août 2004 (c’est vrai l’article date un peu…)
  • [4] Paru le lendemain du vote de Singapour
  • [5] Archive disponible auprès de l’auteur de ces lignes…
  • [6] Editions Pocket, 2004
  • [7] Jeux basés sur le combat, la compétition…
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