Quelle moralité pour l’entreprise ?

Trop d’éthique nuit à l’éthique. Alain Etchegoyen en est persuadé, qui préfère, pour l’entreprise, des préoccupations morales plus authentiques…

On reconnaît, dans l’exposé brillant et construit, l’enseignant de classe prépa à Louis-le-Grand. On reconnaît, dans un florilège croustillant d’anecdotes sur les grands groupes, le conseiller d’entreprise de haut vol. On reconnaît, dans l’analyse minutieuse du sens des mots et des actes, le philosophe et ardent défenseur de la langue française. Alain Etchegoyen est tout cela à la fois, et il est unique. Un conférencier hors du commun, accueilli avec enthousiasme lors de la récente remise de diplômes de l’IFG Alsace.

L’éthique, chic et mode

Je suis convaincu qu’il existe des questions morales en entreprise. Je suis sceptique sur l’éthique en entreprise. Quand je me rends dans l’une d’elles, plus j’entends parler d’éthique, plus je suis inquiet. Moins j’en entends parler, plus je suis rassuré. Si je découvre derrière le bureau du PDG un tableau détaillant « Mes six valeurs », je trouve cela inquiétant sur sa probité. S’il doit le relire tous les jours pour s’en souvenir, le pire est à craindre…Pourquoi parle-t-on d’éthique, thème à la mode depuis sept ou huit ans ? Voici, selon moi, les raisons principales, mauvaises et bonnes. Je commencerai d’ailleurs par les pires. D’abord, la vulnérabilité des entreprises françaises face aux influences anglo-saxonnes, et notamment américaines. Cette vulnérabilité, j’en discutais récemment avec Lindsay Owen-Jones, le PDG de L’Oréal, qui s’avoue lassé des conseillers en éthique aux États-Unis. Il me racontait que lors d’une conférence de presse, en France, une journaliste l’avait interpellé sur le petit nombre de femmes à la direction de L’Oréal. Owen-Jones n’a pas réellement répondu à cette remarque, et, en retour, cela lui a valu un article agressif. Aux États-Unis, dans les mêmes circonstances, m’a-t-il confié, il aurait eu à sa droite un conseiller en éthique qui, immédiatement, lui aurait transmis une note avec la réponse adaptée, la plus politiquement correcte. À l’évidence, la communication éthique devient un métier. Certaines entreprises pratiquent d’ailleurs les audits éthiques. Alors, une des mauvaises raisons, c’est : « Il faut faire comme les Américains. »

L’éthique paye…

La deuxième mauvaise raison est, elle aussi, idéologique. La vulnérabilité est forte, car un principe américain nous gagne : l’éthique paye, elle est rentable. « Ethic pays ». Comme si celui qui réussit économiquement est forcément aussi le meilleur moralement. Cela revient à sanctifier la réussite économique. Or, pour gagner, il ne faut pas davantage être un gangster qu’être moral. Cette idée est pourtant très forte. Laissez-moi faire une seule référence philosophique, avec l’histoire du petit commerçant. Une fillette vient lui acheter un kilo de sucre, avec un billet de 500 F. Le commerçant songe à la truander avec la monnaie. Mais il rend le compte. Pourquoi ? Soit il raisonne en tant que commerçant. Il sait qu’elle habite le quartier, qu’elle va le raconter à ses parents, qui vont le raconter aux voisins. Il perdrait des clients. Rendre juste, pour son activité, c’est nécessaire. Donc, l’éthique paye. Ou alors il raisonne en tant qu’homme. Son devoir, c’est de rendre la monnaie. En fait, le résultat est le même, et c’est un hasard. Si ce commerçant partait à la retraite le lendemain, il n’aurait plus de raisons de bien rendre la monnaie. C’est parce qu’il continue son activité qu’il agit honnêtement. La coïncidence est fortuite. La troisième raison est liée aux précédentes. L’éthique en entreprise est très souvent organisée en fonction de la communication. C’est aujourd’hui ce qui est le plus gênant. Quand un groupe me sollicite sur le sujet, je pose deux conditions préalables. Pas de conférence de presse du président sur le sujet, et pas d’intervention de la direction de la communication dans la réflexion éthique. Eh bien, tout le monde fuit aussitôt !

Belles oranges pas chères

Quand une réflexion éthique s’engage dans une entreprise parce qu’elle souhaite communiquer sur le thème, là, on commence à mentir. Par exemple, je pense à la transparence. Soyons honnêtes, aucune entreprise ne peut être transparente quand elle a une stratégie ! Alors, n’écrivons pas que nous jouons la transparence ! Il faut écrire ce qu’on fait, pas le contraire de ce qu’on fait ! Je dirais même que faire de l’éthique pour communiquer, c’est très vite tomber dans le cynisme. J’essaie de convaincre les chefs d’entreprise que je rencontre à l’aide des sketches de Fernand Raynaud, plutôt qu’avec Kant et Hegel. Raynaud a fait d’excellents sketches sur la communication. Comme « Ici, on vend des oranges pas chères », où il s’emploie à nier chaque mot après l’autre. La moralité de l’entreprise est jugée par les salariés et par les clients, il n’y a donc pas à communiquer là-dessus. Le discours « Je suis honnête » est dangereux et vain. Les entreprises qui ont des préoccupations morales n’en parlent pas à l’extérieur. Une bonne raison pour laquelle on parle beaucoup d’éthique, c’est le climat des affaires. Dans les années 80, les affaires ont jeté l’opprobre sur beaucoup de chefs d’entreprise, même s’il est évident que le corrupteur est plus responsable que le corrompu. La cinquième raison est de plus en plus positive. Des concepts ont émergé, comme la culture d’entreprise, en référence à des principes d’action, à des valeurs propres à chaque entreprise, qui peuvent se transmettre, et qui constituent une éthique particulière à chaque entreprise. Il faut avoir des principes solides, identifiants. La sixième raison est plus globale. On a certainement dans notre société contemporaine une demande de morale, qu’on observe chez le consommateur. Les entreprises communiquent par exemple sur les produits « sans », sans phosphates, sans CFC… Cette demande de morale marque la société française et surtout européenne, et se traduit aussi dans l’entreprise.

La responsabilité rend libre

À quelles conditions peut-on avoir une réflexion morale ? Je citerai intimité, singularité, identité. Il faut que cette démarche soit à l’écart, presque confidentielle, qu’elle tienne compte de la singularité du métier. Cela ne se passe pas dans une société d’hypermarchés comme dans une entreprise de BTP. Et puis, il faut que cela tienne compte de l’identité de l’entreprise. S’il existe bien un principe transversal, quel que soit le métier, c’est celui de responsabilité. Il nous laisse beaucoup de liberté, mais c’est un postulat de devoir. Pourvu qu’on ne le dégrade pas dans le sens juridique, ce principe est celui de la responsabilisation. C’est une réflexion collective, sur ce qu’est la responsabilité dans l’entreprise. Car l’invasion du juridisme anglo-saxon peut parasiter notre réflexion. La responsabilité est aujourd’hui ce qui constitue le cœur de l’éthique en entreprise, mais c’est valable partout dans notre vie quotidienne. En guise de conclusion, je citerai Pascal, qui a eu la plus belle formule : « La vraie morale se moque de la morale. » Car cela permet d’innover, d’improviser, du moment qu’on a comme étoile polaire le principe de responsabilité.

Alain Etchegoyen est normalien, agrégé de philosophie, membre du Comité national d’éthique et exerce des fonctions de conseiller auprès de grandes entreprises. Auteur de nombreux ouvrages, il vient de signer « La vraie morale se moque de la morale » aux Éditions du Seuil.

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