Attentes ou besoins ?

Un des grands enjeux de la pédagogie en général et de la formation de cadres en particulier, c’est de différencier les attentes et les besoins des pratiquants.
Les attentes sont explicitables, elles sont en phase avec leurs représentations du moment, ancrées dans le culturel.
Les besoins sont plus subtils, plus enfouis et pourtant… Ce sont eux qui organisent l’activité chère à Léontiev.

En voici une illustration : La fin du téléphone ?

L’auteur commence par rappeler que ces derniers temps, a été annoncée à plusieurs reprises (TechCrunch, Wired) la fin du téléphone, en tant que transmission d’informations par la voix. Il y a selon lui des signes à ce changement culturel majeur : on utilise nos téléphones plus qu’avant, certes, mais la part de la voix diminue. Pour preuve, le temps de la communication vocale est en forte baisse : de 3 minutes en moyenne en 2003, on est passé à 1 minute et 47 secondes en 2010. Que se passe-t-il donc, se demande Vanderbilt ? Il identifie 3 causes majeures à cette évolution.

L’une est économique : dans beaucoup de pays d’Europe, par exemple, envoyer des textos est moins cher que de téléphoner. Mais il y a aussi des raisons de convenance, et l’impression qu’un coup de fil est moins une invitation à la prise de contact qu’une expérience troublante et potentiellement disruptive : après l’avoir oublié pendant longtemps, on renouerait avec l’impression qu’un coup de téléphone interrompt d’abord notre interlocuteur dans son activité. D’où la question que se pose l’auteur : avant de se demander ce que serait demain le téléphone, n’est-il pas plus intéressant de se souvenir de ce que c’était qu’un appel téléphonique ?

Vanderbilt observe que l’introduction d’une nouvelle technologie obéit à un schéma désormais familier.

  1. D’abord, on considère cette technologie comme un apport mineur réservé à quelques usages bien particuliers. Et l’auteur de citer un article du New York Times datant de 1939 : le problème avec la télévision est que les gens doivent rester assis et garder leurs yeux collés à l’écran : la famille américaine moyenne n’a pas de temps à consacrer à cela.
  2. Ensuite, deuxième étape, juste avant qu’elle devienne grand public, la technologie est considérée, par ses laudateurs aussi bien que par ses contempteurs, comme porteuse de changements culturels majeurs. Voici ce que disait Philo Farnsworth, un des inventeurs de la télévision : Si nous pouvions voir les gens dans les autres pays et apprendre de leurs différences, pourquoi y aurait-il encore des malentendus ? La guerre deviendrait un vieux souvenir.
  3. Enfin, à mesure que les prix baissent et que la technologie s’améliore, les gens achètent l’objet qui n’apporte ni l’utopie ni l’apocalypse et l’utilisent sans même penser à ce qu’était la vie avant son arrivée, confère le texte de Nicholas Carr que nous avons traduit la semaine dernière.

Selon Vanderbilt, le téléphone entre parfaitement dans ce schéma. Il a fait son entrée sur la scène de l’Histoire en 1876, sans répondre en rien à un désir clair des masses. Il était pourtant porteur d’un changement radical : pour la première fois, les gens pouvaient se parler à distance. Certes, mais pour quoi faire ? Et l’auteur de rappeler à quel point les hommes d’affaires, pourtant les plus prompts à utiliser le courrier et les télégrammes pour transmettre des informations importantes, étaient sceptiques quant à l’apport de cette nouvelle technologie. Ils n’y voyaient au mieux qu’une version parlante du télégramme. C’est ensuite la société Bell [qui] a réussi à créer le besoin de téléphone grâce à un gros travail marketing. D’abord dans les entreprises, puis dans les foyers, pour les conversations intimes, dans le but de garder contact avec ses proches. Le fait que cette évolution nous paraisse évidente aujourd’hui fait oublier qu’il exista une brève période durant laquelle la fonction du téléphone n’était pas encore définie. Exista par exemple au début du 20e siècle un récepteur installé chez les gens qui les alertait à certains moments où il pouvait entendre la lecture d’un bulletin d’information ; un téléphone comme diffuseur à sens unique donc, une sorte de proto-radio, qui déjà était perçu à l’époque comme une menace pour les journaux.

Quand le téléphone a finalement trouvé ses usages et ses usagers, on s’est demandé ce qu’il allait faire à la société américaine. Pour certains il était un antidote au provincialisme, pour d’autres, il allait détruire les communautés en encourageant les relations éloignées. De fait, il a fait tomber les murs de la vie privée en même temps qu’il a participé au repli de l’individu sur lui-même ; il a aidé au regroupement des populations dans les grandes villes tout en les dispersant dans des banlieues éloignées. Certains disent qu’il a permis la naissance des énormes conglomérats économiques et d’autres qu’on n’aurait jamais construit de gratte-ciels s’il avait fallu transporter les messages d’un étage à l’autre. Mais, poursuit Vanderbilt, on pourrait aussi bien considérer que c’est l’invention de l’ascenseur qui a été décisive pour la construction des gratte-ciels. Bref, il est très difficile de déterminer les conséquences effectives de l’introduction d’une technologie, tant ces conséquences peuvent être diffuses, diverses et paradoxales. Du coup, on dispose de peu de recherches sérieuses sur cette question, alors que les changements apportés par l’ordinateur sont depuis longtemps observés.

Pourtant, selon Vanderbilt, il est étonnant à quel point des phénomènes attribués à l’internet ont eu leur pendant avec le téléphone. L’usurpation d’identité sur Internet par exemple ? Elle a été une préoccupation importante à l’arrivée du téléphone dans les foyers et la possibilité pour n’importe qui d’appeler en se faisant passer pour quelqu’un d’autre. Ou le tradding à haute fréquence réalisé par les ordinateurs sur les marchés financiers ? L’introduction du téléphone sur les marchés a été considérée comme participant à leur instabilité. Même chose pour les spams et pour le hacking qui avaient leurs pendants avec le téléphone (Steve Wozniak a d’abord inventé un outil pour pirater les lignes de téléphone avant de fonder Apple).

Vanderbilt pose une hypothèse. Peut-être que le téléphone, malgré son potentiel disruptif (l’annihilation de l’espace et du temps) n’a-t-il finalement pas changé grand-chose ? Après tout, les comportements qu’il a engendrés ne sont peut-être que des dérivés de comportements déjà existants, mais rendus plus faciles, plus rapides.

La suite du papier consiste en un développement sur la nature propre de la conversation téléphonique. Très intéressant, mais trop long pour nous.

Source, un article de l’essayiste Tom Vanderbilt, paru tout récemment dans The Wilson Quaterly, L’appel du futur. Paru dans le blog de Xavier de la Porte, InternetActu

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