Le sport n’est plus considéré comme un sujet littéraire dégradant.

Un pas de plus dans la reconnaissance du sport comme fait social total, digne d’être étudié comme n’importe quel autre champ…

L’Association des écrivains sportifs a été créée en 1928 par Tristan Bernard. C’est aujourd’hui Benoît Heimermann, grand reporter à L’Equipe Magazine et auteur, entre autres, de Plumes et crampons (avec Patrice Delbourg, La Table ronde, 2006), qui en est le président. S’il est un homme à interroger sur les rapports entre athlètes et écrivains, c’est bien lui.

Quand la littérature sportive s’est-elle imposée comme genre littéraire ?

Dans les années 1920, les Années folles. L’après-guerre fut l’époque où le sport se fit spectacle avec les premières courses automobiles, les matchs de boxe à la Halle Carpentier, les Mousquetaires du tennis. Cette décennie a donné lieu à une floraison de titres signés Jean Giraudoux, Paul Vialar, Henry de Montherlant, Jean Cocteau, qui a écrit indifféremment, avec le même enthousiasme, sur le danseur Diaghilev et le boxeur Al Brown. Les écrivains se sont emparés du sport pour véhiculer des valeurs de partage et de fraternité. Ils s’y adonnaient sans complexes et avec naïveté. Ils rejoignaient le slogan de Coubertin : « L’essentiel c’est de participer. » C’était une littérature assez ronflante, dont Montherlant fut le parfait exemple.

S’ensuivit un long purgatoire en raison de la traditionnelle dichotomie entre l’esprit et le corps, propre à la France. On jugeait le sport futile. On rejeta Albert Camus qui avait pratiqué le football et parla de sa passion dans son dernier livre, Le Premier Homme (Gallimard, 1994). Jean-Paul Sartre, dit-on, regardait les matchs en cachette. Cela ne devait pas se savoir. Par snobisme et parce que ce n’était pas de bon ton, les écrivains ne s’aventuraient pas dans ce genre, hormis quelques exceptions comme Roger Vailland, Yves Gibeau, auteur du magnifique roman La Ligne droite (Calmann-Lévy, 1956), ou Louis Nucera. Le fait qu’ils s’intéressaient au sport les dévaluait. On les considérait comme des écrivains de seconde zone.

Quand a-t-on observé une renaissance du genre ?

Il y a vingt ans. Le sport est devenu un sujet comme un autre. Ce n’est plus un champ clos préservé des pollutions extérieures, mais un lieu où existent la prévarication, la corruption, le dopage, la triche, où s’exerce le commerce. Cet environnement le fait ressembler au monde réel. A ce titre, le sport s’est mis à présenter un intérêt métaphorique pour les écrivains qui y ont vu une matière à travailler, à sculpter – ce que les Anglo-Saxons avaient compris depuis longtemps, qu’il s’agisse d’Ernest Hemingway ou de Norman Mailer.

En France, cette prise de conscience a été tardive. Elle est d’abord venue du polar, ce qui n’est guère étonnant. Didier Daeninckx, Jean-Bernard Pouy ont abordé la face noire du sport. Puis des romanciers, comme Denis Tillinac ou Mathieu Lindon, ont donné des oeuvres très intéressantes. Aujourd’hui Arno Bertina (Je suis une aventure, Verticales), Tristan Garcia (En l’absence de classement final, Gallimard, « Le Monde des livres » du 4 mai 2012) et Carl de Souza (En chute libre, L’Olivier, « Le Monde des livres » du 9 mars 2012), qui a retracé l’histoire de l’île Maurice à travers le badminton, ont pris la relève. Le sport n’est plus considéré comme un sujet dégradant. Lorsque Jean Echenoz s’est attelé à la rédaction de Courir (Minuit, 2008), il ne connaissait rien à l’athlétisme. Il ne pouvait prétendre avoir été un admirateur d’Emil Zatopek quand il avait 15 ans. Il a choisi cette figure au même titre que le compositeur Maurice Ravel et l’ingénieur Nikola Tesla. Elle l’intéressait en ce qu’elle reflétait l’histoire, témoignait du communisme de l’époque. Même approche pour Jean Hatzfeld, qui a raconté, dans Où en est la nuit (Gallimard, 2011), la guerre en Erythrée à travers l’itinéraire d’un marathonien.

En dépit du dopage et de la triche, la mythologie du sport, avec ses héros et ses forçats, est-elle toujours vivace chez quelques écrivains ?

La fibre nostalgique existe chez ceux qui ont connu le sport dans leur jeunesse. C’est le cas de Paul Fournel, Bernard Chambaz et Philippe Delerm. Dans leur imaginaire, le sport tient de la réminiscence juvénile. Les quelques secondes où Paul Fournel a croisé Jacques Anquetil l’ont marqué à vie. Lui et quelques autres sont des personnages que ces artistes ont mythifiés enfants et ils se sont identifiés. Ils craignent de parler du sport sur le mode négatif. Il y a là une réserve, comme pour la religion. S’attaquer à une mythologie, c’est s’attaquer à ses souvenirs. On répugne à admettre que le monde ait changé à ce point.

La pratique sportive favorise-t-elle la création littéraire ?

Dans les deux cas, il s’agit d’une confrontation à soi, d’une mise à l’épreuve. Il est évident qu’Ernest Hemingway écrit comme un boxeur et John Irving comme un lutteur. Jerome Charyn, grand adepte du tennis de table, confie avoir une écriture vicieuse. « Je coupe mes phrases comme je coupe mes balles », explique-t-il. D’ailleurs son meilleur livre est sans doute Ping-Pong (Robert Laffont, 2003). Philip Roth, avec Le Grand Roman américain (Gallimard, 1980), et Norman Mailer, avec Le Combat du siècle(Denoël, 2000), parlent de base-ball et de boxe en connaissance de cause. Comme le Japonais Haruki Murakami, qui a publié un autoportrait de l’auteur en coureur de fond (Belfond, 2009) on ne peut plus explicite. On cite souvent l’exemple célèbre d’Arthur Cravan. Il avait une œuvre poétique, mais sa plus belle œuvre à ses yeux était de monter sur un ring et de rencontrer le champion du monde de boxe. Il s’est fait ratatiner mais c’était sans importance. Au moins a-t-il essayé. Le Canadien Craig Davidson, le jeune nouvelliste dont Jacques Audiard a adapté au cinéma De rouille et d’os (Albin Michel, 2006), a pratiqué la boxe. En guise de clin d’œil, son éditeur a organisé un match pour promouvoir son recueil lors de sa parution.

Pour en savoir plus, http://www.ecrivains-sportifs.fr

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