La trahison des valeurs olympiques, suite

William Gasparini, sociologue, professeur à l’université de Strasbourg, directeur du laboratoire « Sciences sociales du sport » se positionne dans la polémique suscitée par l’autorisation du port du voile dans les rencontres sportives officielles. Le débat s’envenime…

Les femmes et le sport : quand l’argent s’en mêle (s’emmêle ?)…

Le 5 juillet dernier, la fédération internationale de football modifiait son règlement pour autoriser le port du voile islamique sur le terrain lors des compétitions officielles. Adoptée à l’unanimité, cette modification est présentée comme un progrès permettant à toutes les femmes de pratiquer le football. Le prince Ali Ben Al-Hussein de Jordanie, vice-président de la FIFA et promoteur de cette mesure, la justifiait au nom de la liberté de choisir et de l’ouverture d’esprit. Dans une interview parue dans Le Monde du 21 juillet 2012, il présente cette décision non comme une entorse à la neutralité religieuse – et politique – sur le terrain mais comme une avancée en matière de respect mutuel des pratiques culturelles.

L’implication toujours plus grande des monarchies du Golfe dans le monde du ballon rond (et notamment à l’approche de l’organisation du Mondial au Qatar) n’est certainement pas étrangère à cette orientation et cette écoute bienveillante des institutions sportives internationales.

En France, où la laïcité est inscrite dans la Constitution, l’affaire du voile islamique dans le football fait débat et la Fédération française de football (FFF) maintient l’interdiction du port du voile lors des compétitions nationales. A l’Assemblée Nationale, la ministre des sports, Valérie Fourneyron, a approuvé la position de la FFF. En effet, selon la ministre et contrairement à la situation qui prévaut en Iran, Arabie Saoudite ou au Qatar, le port du voile n’étant pas un préalable à la pratique sportive, il n’y a pas lieu d’autoriser ce signe distinctif, d’autant plus qu’il est considéré comme rétrograde par nombre d’associations de femmes. Ainsi, Annie Sugier, présidente de la Ligue du droit international des femmes, déclarait récemment : On est en train de perdre la bataille de l’Universalité du sport. Derrière cette décision se cachent le mépris des femmes et la suprématie de l’argent.

Ministre des sports sous le gouvernement Jospin, Marie-Georges Buffet, député du Front de Gauche de Seine-Saint-Denis, est plus nuancée si ce n’est plus confuse. Si elle est d’accord avec la FFF c’est, dit-elle, au nom du respect des règles sportives et non du respect de la laïcité. Pour elle, ce sont les lois (françaises) sur le voile qui sont stigmatisantes ; porter le voile est un choix d’ordre intime qui ne doit pas empêcher l’investissement dans des activités sociales. On pourrait lui rétorquer que ces règles sportives sont précisément en train de changer sous la pression d’intérêts financiers combinés à une vision machiste de la société. Le voile – dans le contexte de la pratique sportive médiatisée – n’est pas tant l’expression de la religiosité qu’un marqueur de la place singulière des femmes dans l’espace public.

Les détracteurs et promoteurs de la décision de la FIFA se réclament chacun du libre arbitre des femmes et de leur accès facilité aux pratiques sportives.

Dans les compétitions internationales, on verra donc s’affronter des équipes islamiquement correctes – et homogènes – et des équipes dont la tenue sera universelle et s’apparentera à celle des joueurs masculins. Qui choisira la tenue ? Les joueuses individuellement ou leur fédération nationale ? Qu’en sera-t-il de la sélection libanaise quand on sait que le multi-confessionnalisme règle la vie sportive au Liban ? L’Egypte, dont le nouveau président est un dirigeant des Frères musulmans, dispensera-t-elle les joueuses coptes d’une telle tenue ? Au sein d’une même équipe distinguera-t-on les joueuses selon quelles sont ou non musulmanes ?

Peut-on envisager que des revendications du même type se fassent jour dans d’autres sports, comme par exemple le port du maillot de bain intégral en natation, lors des prochains JO ? Jacques Rogge, président du CIO, salue d’ailleurs cette décision car elle répond selon lui à des demandes culturelles et d’ordre religieux. Peut-on aller jusqu’à la contestation de la mixité dans les tribunes et enceintes sportives ? Au final, cette modification du règlement fait écho au body très suggestif désormais réglementaire des joueuses de beach volley, imposé par la Fédération internationale de volley-ball afin d’attirer un public toujours plus large lors des retransmissions télévisées. C’est encore et toujours le corps des femmes qui est instrumentalisé et qui est soumis au regard masculin : un corps érotisé tantôt exhibé, tantôt caché. Institution dominée par les hommes et les financiers, la FIFA – comme nombre d’institutions sportives internationales – confirme ainsi sa vision machiste du monde.

Plutôt que d’accepter de masquer le corps des femmes, ne faudrait-il pas plutôt changer le regard que la société porte sur celui-ci ?

William Gasparini est aussi l’auteur (avec J-F. Polo) de « L’espace européen du football : dynamiques institutionnelles et constructions sociales », Dossier revue Politique européenne, n°36, juin 2012.

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