J.O. Derrière le sport, la course aux médailles devient politique

On m’aurait menti ?

Comme d’autres faits sociaux (plutôt plus), le sport est éminemment politique. Les Jeux Olympiques étant l’évènement phare dans la grande majorité des sports, il est bien évident que les enjeux politiques sont leur importance. Voici l’analyse de l’historien Didier Fisher.

La XXXe olympiade des temps modernes, qui vient de s’ouvrir à Londres, avant d’être le grand rassemblement de la jeunesse sportive du monde entier, sera, comme les précédentes, une démonstration de force politique. Les jeux pour les villes et les pays qui les ont organisés ont toujours été une vitrine sur le monde. Aujourd’hui, Londres a bien l’intention de donner à voir le meilleur d’elle-même et, ainsi, gagner la bataille des grandes métropoles mondiales en reléguant ses principales concurrentes en Europe – Paris et Berlin – loin derrière.

Ambiguïté politique des JO

En dépit d’un apolitisme affiché, d’Athènes (1896) à Berlin (1936), de Mexico (1968) à Pékin (2008), la politique tient la première place. Qu’il s’agisse en 1896 de renouer avec un modèle de civilisation, mais dans l’entre-soi aristocratique, ou en 1936 de faire la promotion d’un régime dictatorial, la grande ambiguïté politique des jeux fonctionne à plein. Derrière la joie et la fraternité juvéniles se profile le calcul politique. Il faut, en 1936, un Jesse Owens au mieux de sa forme, raflant quatre médailles d’or, pour montrer au monde l’inanité des théories racistes d’Hitler.

Que dire des jeux de Mexico qui s’ouvrent après le massacre par l’armée mexicaine de plus de 300 étudiants sans que le comité international olympique ne trouve rien à redire ? En revanche, ce dernier s’émeut et punit les deux athlètes noirs américains qui, sur le podium, lèvent le poing pour protester contre la ségrégation raciale encore forte aux États-Unis. De la même manière, les jeux de Pékin sont pour la Chine l’occasion d’affirmer son entrée dans le club restreint des grandes puissances mondiales. Peu importe si le régime chinois n’a rien d’une démocratie et qu’il continue d’occuper le Tibet. Ce n’est visiblement pas un problème pour le CIO.

Canaliser l’agressivité de la jeunesse

La politique est bien une donnée consubstantielle des Jeux olympiques modernes. Son inventeur, Pierre de Coubertin, en est d’ailleurs intimement convaincu. Avant les premiers jeux, il défend en France une idée forte : celle d’introduire le sport dans les établissements secondaires. Pour lui, la pratique sportive est sensée favoriser l’apprentissage du self-government et de la démocratie libérale. Elle doit aussi permettre de canaliser l’agressivité d’une jeunesse dont les chahuts dans les grands lycées de la capitale peuvent parfois se terminer par des blessés et des morts.

Mais son projet se heurte à de très vives oppositions : celle des milieux catholiques traditionnellement hostiles à toute expérience d’éducation corporelle ; celle des gymnastes, adeptes du modèle allemand d’éducation physique, dont le souci est d’abord de reconstituer l’armée après la défaite de 1870 ; et, pour finir, celle des propagandistes des vieux jeux traditionnels français, représentés par la ligue nationale d’éducation physique, dirigée par Grousset, un ancien communard élu député socialiste en 1893.

Réconcilier les nations par le sport

Face à ce front du refus, Pierre de Coubertin, pour sauver son projet, n’a pas d’autre choix que de l’internationaliser en inventant des rencontres sportives entre les jeunes élites du monde occidental. Cet aristocrate, rallié à la République dès 1887, s’oppose au nationalisme revanchard de la fin du XIXe siècle. Proche du pacifisme libéral des élites modérées d’Europe et d’Amérique, il partage les principes d’arbitrage entre les États et de paix sociale. Les premiers Jeux olympiques de l’ère moderne ont ainsi pour objectif la réconciliation des nations par le sport.

Il n’en demeure pas moins que l’esprit de paix, qui doit les animer, reste bien relatif. Le XXe siècle, avec ses deux guerres mondiales et son cortège de conflits régionaux – qui peuvent même rejaillir de manière dramatique sur les jeux avec l’attentat dont est victime la délégation israélienne à Munich en 1972 – montre les limites de l’exercice. De la même manière, la trêve antique espérée n’a jamais eu lieu : en 1916, en 1940, en 1944, la guerre l’emporte et les épreuves olympiques sont annulées. Comment pouvait-il d’ailleurs en être autrement dans un monde à feu et à sang ?

Événement planétaire, les Jeux olympiques servent d’abord de vitrine politique aux villes organisatrices, tout comme la course aux médailles est une manière pour les États d’affirmer leur puissance. À l’origine, ils devaient permettre de renforcer la démocratie et de rapprocher les nations dans un monde en paix. Force est de constater que l’objectif est encore loin d’être atteint et qu’il fut souvent, pour ne pas dire toujours, détourné de son objet.
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