Le longe-côte, l’éprouvante randonnée pédestre aquatique

Longe côte ou randonnée nautique, assurément, la mode est au bien être. Ces nouvelles tendances  effaceront-elles le sport ? Il est bien prématuré pour répondre à cette délicate question. Pourtant, il est, me semble-t-il, important de se la poser pour anticiper les usages du corps de demain. 

La première fois que je les vis, je courais sur la plage, entre Cabourg et Franceville, sur la côte normande. Au loin dans la mer, à quelques mètres du rivage, une dizaine de masses sombres, l’une derrière l’autre, se déplaçaient dans l’eau. Ce pouvait être un troupeau de phoques, ce qui aurait été très inhabituel dans cette région que je connais bien. Nous étions en hiver. En me rapprochant, je compris que ces êtres étaient… des humains. Des randonneurs d’un genre nouveau. Ils marchaient, comme tout randonneur qui se respecte, mais dans l’eau. Non pas tout au bord, pour se délasser les chevilles, à l’instar des chevaux de course qui viennent régulièrement s’entraîner sur ces plages, traînant des sulkies derrière eux. Non. Ils avaient de l’eau jusqu’aux épaules. A leur démarche, on sentait l’effort. Balancement des bras. Devant, je devine deux hommes, costauds qui montrent le chemin. Derrière, en file indienne, un groupe assez homogène. A l’arrière du peloton, trois personnes papotent en marchant. Comme en rando !

La vision était comique. Elle devait se répéter au printemps, puis au début de l’été. Je me suis donc dit que j’allais essayer. Renseignement pris, ce sport s’appelle « longe-côte » pour les uns, « randonnée aquatique » pour les autres. On devine que quelques années après sa naissance, en 2005, la discipline a déjà été l’objet de querelles, sinon de chapelles, du moins d’appellation. L’inventeur, Thomas Wallyn, entraîneur d’un club d’aviron de Dunkerque, a déposé la marque Longe-Côte en mai 2007, à l’Institut national de la propriété industrielle (INPI). Trois ans après, des responsables d’un club breton lui ont préféré l’appellation « randonnée aquatique », également déposée. Cependant, en dehors de ces débats concernant sa dénomination, ce sport ne semble ni combatif ni agressif. Bien au contraire.

Rendez-vous est donc pris début juillet, à l’antenne longe-côte du club Voile et pagaie de Merville-Franceville. Les promenades ont lieu deux fois par semaine, les mercredis et les dimanches, hors vacances scolaires. Qu’il pleuve ou qu’il vente, que la marée soit haute ou basse, le départ est fixé à 10 heures. J’arrive dix minutes avant pour enfiler la combinaison en Néoprène et les bottines du même matériau, prêtées par le club. Tout participant peut en profiter moyennant 2 euros. Un groupe d’une dizaine de personnes finit de se préparer. Des deux sexes et de tous âges. « En général, il y a davantage de femmes que d’hommes ; et plutôt quinquagénaires ou sexagénaires », m’expliquent Bruno Chardavoine, président du club, et Mado Hiram, responsable de l’activité.

Nous marchons sur le sable, direction la mer qui, ce jour-là et à cette heure-ci, descend. L’information est importante. A marée descendante, le courant va d’ouest en est sur cette plage. Et ce dimanche, le vent est classiquement d’ouest. Je suis donc avertie. Comme nous nous dirigeons de Franceville vers Cabourg, c’est-à-dire vers l’est, l’aller sera plus facile que le retour.

J’entre dans l’eau. Plus je m’enfonce dans la mer, plus j’avance facilement. La combinaison me porte. Archimède et sa fameuse poussée m’allègent également. Me voici donc en train de marcher, de l’eau jusqu’au thorax. L’important est d’avoir le dos immergé, pour ne pas forcer sur le bas de la colonne vertébrale. « Ce sport serait divin pour traiter débuts de lumbago et sciatiques », m’assure Mado.

Les autres participants sont déjà une dizaine de mètres devant moi. Mado m’apprend la technique. Balancer le bras droit en avant quand on avance la jambe gauche et réciproquement. Certains utilisent une pagaie, tenue verticalement. Ils sont rares au club de Merville-Franceville, où l’on préfère respecter les désirs des participants, sans chercher la performance.

La plage est relativement inégale. Je m’enfonce de temps en temps dans des sortes de fosses, les « bâches », qui sont en Normandie ce que sont les « baïnes » dans le Sud-Ouest. D’un coup, j’ai de l’eau jusqu’au cou, je me trouve trop allégée ; je flotte presque. Il faut alors se rapprocher du bord pour contourner la bâche. « Appuie bien ton pied sur le sable », me dit Mado. Toute l’astuce est de trouver le bon compromis. S’enfoncer suffisamment dans l’eau pour s’alléger, mais pas trop pour profiter de l’impulsion de la foulée. Les petits déséquilibres sont permanents, car l’eau, chargée de sable, est tout sauf limpide ; impossible de savoir où je mets le pied. « C’est un excellent exercice de proprioception [c’est-à-dire d’adaptation instinctive du corps aux inégalités du terrain]« , poursuit Bruno, soucieux de joindre l’utile à l’agréable.

Les jambes et les bras travaillent. En me penchant un peu en avant, et en cherchant à m’appuyer sur l’eau avec les bras, j’avance légèrement plus vite. Bruno fait quasiment des mouvements de crawl. La compétition n’est pas loin. J’apprends que certains en organisent sur les plages du Nord, pionnières en la matière, avec des courses de 100 ou 1 000 mètres.

Au bout d’environ une bonne demi-heure, nous avons dû parcourir à peine 2 kilomètres ! Sûr que je peux faire mieux. Nous faisons demi-tour. Et là, les choses se corsent. Nous avançons contre le courant et le vent. Nous sommes à mi-marée, au moment où les courants sont les plus forts. Pour un baptême, c’en est un ! Je reçois des paquets de mer sur le visage, ce que j’adore. Pour ne pas se faire déséquilibrer par les vagues, je suis les conseils de Mado : je me mets de côté et vais « chercher la vague », plutôt que de me laisser pousser par elle. Au début, c’est grisant. Mais quand je réalise que j’avance à peine, je pense au tonneau des Danaïdes ou au rocher de Sisyphe ! Des chevaux, à l’arrêt, nous regardent fixement depuis la plage. Eux aussi doivent se demander qui sont ces énergumènes en plein effort.« Faisons une longe », propose Mado. Il s’agit de se mettre en file indienne, pour que les premiers ouvrent la voie et que les autres bénéficient du sillage. Mais je n’en profite pas longtemps : je suis déjà distancée.

Nous voilà bientôt arrivées. En marchant sur le sable, je me sens incroyablement légère et en pleine forme. « Le longe-côte est un sport plaisir, qui permet de travailler toutes les parties du corps, en douceur, et coupe du quotidien », s’enflamme Pascale. Aucune courbature ni douleur le lendemain. Tandis que la balance, sympathique, m’annonce un kilo de moins !

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