La prodigieuse révolution du corps

 « Le corps n’est plus subi, il est créé, libéré des aléas de la nature ». La philosophe analyse ce bouleversement et ses conséquences sur nos vies. Exalté et tyrannisé à la fois, le corps est devenu une obsession contemporaine.

Avant, le corps était mortel. Qu’il soit l’enveloppe d’une âme immortelle ne changeait rien à l’affaire : un corps, c’était ce qui nous était donné une fois pour toutes et nous rappelait l’inévitable dépérissement de la vie et la finitude humaine. Et nous n’y pouvions rien. En quelques décennies, à mesure que progressaient à la fois l’individualisme et la médecine, le corps est devenu le tout de notre existence et de notre identité. Il nous appartient aujourd’hui de l’entretenir, le soigner, le sculpter, l’améliorer, avec la santé éternelle en guise de fins dernières de l’homme.

C’est d’abord dans le sport que la philosophe Isabelle Quéval, elle-même ancienne joueuse de tennis de haut niveau, avait analysé cet idéal d’accomplissement de soi (S’accomplir ou se dépasser, essai sur le sport contemporain, éd. Gallimard, 2004). Dans son nouvel essai, Le Corps aujourd’hui, elle observe la prodigieuse révolution que nous sommes en train de vivre : substituer au hasard de la nature et au corps subi la maîtrise enivrante et culpabilisante d’un corps choisi.

Internet et les nouveaux moyens de communication nous feraient vivre, dit-on souvent, dans des mondes virtuels où l’implication concrète du corps tend à disparaître. Vous réfutez cette thèse. Pourquoi ?

Parce que le corps virtuel n’est pas un corps absent. Il est présent-absent. Et il s’agit plutôt d’un corps « augmenté » : il augmente ses capacités, transforme ses perceptions. Il n’y a qu’à voir les enfants jouer sur ordinateur ou console. Outre qu’ils développent une coordination œil-main sans commune mesure avec la nôtre, ils acquièrent un sens de l’organisation de l’espace. Nous qui travaillons sur écran, conduisons des voitures et regardons la télévision n’avons pas les mêmes facultés physiques et cognitives que nos ancêtres, qui travaillaient dans les champs et se déplaçaient en charrette. C’est l’évidence.

Quant aux échanges relationnels, là aussi il y a l’ordinaire et la pathologie. Des jeunes qui perdent le lien avec le monde en s’enfermant dans l’imaginaire, cela a toujours existé : la lecture a rempli cet office, la télé, les jeux de rôle, maintenant Internet. Certes, les possibilités de faire fluctuer son identité sont décuplées par les sites de rencontre, les Second Life et autres. Mais avant, rien n’empêchait personne de truquer son identité ou sa photo en passant une annonce. Alors oui, on tend vers une dématérialisation des échanges, oui, les jeux avec l’identité sont démultipliés, oui, avec les téléphones portables, le rapport de notre corps à l’espace, au temps, à autrui est bouleversé. Mais cette révolution ne signifie pas la disparition du corps.

Vous dites au contraire que le corps est devenu le centre de l’identité contemporaine. Comment ?…

Il est tout ce qu’il nous reste pour donner un sens à notre existence. Les grandes transcendances politiques et religieuses, auxquelles ce rôle était dévolu, se sont écroulées depuis la seconde partie du XXe siècle. Les identités individuelles se structuraient beaucoup par la projection vers ces avenirs meilleurs dessinés par la politique ou la religion ; elles sont renvoyées aujourd’hui à la jouissance de l’ici et maintenant, c’est-à-dire à un puissant investissement matérialiste dans les biens de consommation, et en particulier dans le corps comme « plus bel objet de consommation », selon l’expression de Jean Baudrillard. Dans ce contexte, mon corps apparaît comme ce à partir de quoi je vais pouvoir me construire un destin.

Un destin, c’est-à-dire aussi un capital ?

Un capital qu’il faut constituer, protéger, soigner, faire fructifier… et surtout faire durer. J’investis pour le futur, le bénéfice étant différé, sans d’ailleurs pouvoir déterminer à quel moment je saurai que j’ai réussi. Et l’on retrouve en effet, dans cette construction du corps-capital, les valeurs héritées de l’éthique protestante que Weber discernait dans le capitalisme : économie de soi, rentabilité du temps, une forme d’ascétisme, une obsession pour le faire. L’on peut ainsi se représenter son corps comme soi-même, indéfiniment en chantier, indéfiniment perfectible dans des champs et des temporalités distincts (l’entraînement sportif, le régime alimentaire, la cosmétique, la chirurgie esthétique…). Le corps n’est plus subi ; il est rationnel, voulu, créé, libéré des aléas de la nature et du hasard.

« L’horizon du XVIIIe siècle était le bonheur, celui du XIXe la liberté, celui du XXe et a fortiori du XXIe est la santé. »

Lutter contre les déterminismes de la nature, l’ambition n’est pas neuve…

Bien sûr. La perfectibilité de l’homme était déjà le grand projet des Lumières. Mais aujourd’hui, on en a les moyens ! Le progrès scientifique et médical a permis un allongement spectaculaire de l’espérance de vie, en tout cas dans les pays riches. Dès lors, la vie bonne tend à se confondre avec la vie longue. Le médecin est devenu le nouveau moraliste parce que, en prescrivant les conditions de la vie longue, il est le prescripteur de la vie bonne, comme l’étaient autrefois le philosophe, le directeur de conscience, le prêtre ou le professeur. L’ensemble des individus s’approprie ainsi un projet d’existence qui passerait par le corps puisque c’est là que se joue l’espoir de la vie bonne, c’est-à-dire longue. On est donc loin de la disparition du corps !

Le corps sain, c’est la nouvelle injonction morale ?

L’horizon du XVIIIe siècle était le bonheur, celui du XIXe la liberté, celui du XXe et a fortiori du XXIe est la santé. Et ces ambitions, érigées en valeurs collectives, deviennent vite en effet des injonctions morales avec ce qu’elles produisent de culpabilité. C’est ainsi que s’articulent la prévention de l’hygiène publique et le projet individuel. La prescription collective permet à la fois de prévenir les maladies et de contrôler les individus en agissant sur leurs modes de vie. L’on voit bien comment les assurances et les banques prennent le relais des médecins en faisant dépendre leurs garanties de ces « facteurs de risque » que sont l’âge, le poids, les antécédents familiaux, le cholestérol, la consommation de tabac ou d’alcool… Autant de discours culpabilisants que chacun intériorise. « Je fais ce qui me plaît » se double vite de « je suis seul responsable de mon destin et de mes choix ». Autrement dit : il dépend de moi de savoir comment vivre pour ne pas mourir. Sortis de la religion comme nous le sommes, nous avons gardé la forme de la culpabilité chrétienne mais sans le fond transcendant du christianisme. La santé est aujourd’hui, comme dirait Kant, une finalité sans fin. Un but sans projet.

Notre représentation du corps aujourd’hui est, dites-vous, celle d’un corps « médico-sportif ». A quoi ressemble-t-il ?

Cette image n’absorbe pas toutes les représentations du corps. Il s’agit juste d’un trait directeur qui me semble traverser de façon forte notre société. La prescription du corps « médico-sportif » est : « se soigner, bien manger, faire du sport ». Il y a une forte alliance aujourd’hui entre la médecine et le sport de haut niveau, celui-ci étant le terrain d’expérimentation de pointe pour ce programme d’amélioration au jour le jour des performances humaines.

Regardez par exemple la diététique, qui fait de plus en plus partie de l’entraînement du sportif de haut niveau. Il nous est dit qu’une grande partie de notre santé, donc de notre forme, donc de notre réussite, va dépendre de ce que nous mangeons. La publicité agro-alimentaire repose entièrement sur cette idée. Et sur l’incitation à consommer plus. Le « bien-manger » est allégé et, en même temps, « enrichi » en oméga 3, sels minéraux, oligo-éléments ou vitamines… On laisse ainsi penser que la performance est liée à une consommation supplémentée. C’est-à-dire que l’on prépare le terrain du dopage.

« Il faut être mince, jeune, beau et en forme pour réussir sa vie relationnelle et professionnelle : la pression est forte pour que chacun intègre ces normes. »

Vous diriez qu’aujourd’hui les critères de réussite se réduisent à ces normes « médico-sportives » ?

 

Oui, il faut être mince, jeune, beau et en forme pour réussir sa vie relationnelle et professionnelle : la pression est forte pour que chacun intègre ces normes. Quoi qu’on dise d’un hédonisme contemporain où chacun revendiquerait ses plaisirs, quoi qu’on dise de l’hyperchoix des conduites où l’on peut s’habiller et faire de son corps ce que l’on veut, les critères sont ceux-là. Les mœurs et les corps sont « sportivisés ». Une publicité qui nous montre des femmes rondes n’y changera rien.

L’hyperchoix fabrique de la norme, c’est un paradoxe de la société de consommation. Mais pourquoi, dans le domaine du corps, ces normes semblent-elles plus tyranniques ?

Parce que, en arrière-fond, l’enjeu est la santé, c’est-à-dire un enjeu existentiel. On le voit bien par exemple à propos de l’anorexie associée à la mode. Si cette maladie semble aujourd’hui tant nous fasciner, c’est qu’elle répond de façon pathologique à toutes les injonctions esthétiques, médicales et morales d’aujourd’hui. Dans la construction du corps rationnel, l’anorexie est une recherche de raison pure, d’un contrôle absolu de soi, donc de son corps. Dans la mode, ce problème, qui aurait pu rester une question esthétique, est devenu un problème médical, c’est-à-dire social. Entendons-nous bien : l’anorexie est bien une maladie psychiatrique, d’ailleurs très difficile à traiter. Je ne juge pas de cela, mais seulement de la signification de ce phénomène sur le plan philosophique et social.

Ce modèle inatteignable du corps « médico-sportif » ne rend-il pas encore plus visibles les inégalités sociales et géopolitiques ?

Evidemment. Je précise que mon analyse concerne les pays riches, occidentalisés et nourris en abondance. Le modèle a tendance à s’exporter puisque l’on voit aujourd’hui en Chine des femmes qui se font débrider les yeux ou rallonger les jambes au prix de souffrances immenses. Mais, même à l’intérieur des pays riches, la fracture sociale se creuse par les corps. Parce que se soigner et bien manger coûte cher. L’obésité devient la ligne de démarcation aussi bien médicale, sociale que morale. Ce ne sont plus seulement les apparences (les façons de parler, de s’habiller, de se tenir en société) qui signalent les inégalités sociales, mais la forme même des corps.

« Les nanotechnologies vont permettre, par l’implantation de puces dans le corps, de réguler et contrôler des fonctions ou des organes. »

La médecine et le sport sont-ils en train de rêver un corps-machine ?

Pas seulement de le rêver : de le réaliser. Encore un paradoxe : ce corps, qui définit mon identité propre, je peux aussi le traiter comme une chose. Dès le XIXe siècle, on a eu l’ambition de rationaliser l’activité humaine, de mesurer les corps, de les « rentabiliser ». Depuis la fin du XXe siècle, la médecine va au-delà. Elle sait produire des hommes, contrôler les naissances, faire reculer la vieillesse et la mort, éradiquer des maladies, réparer les corps, restaurer des fonctions, greffer, appareiller, enfin explorer le cerveau. L’identité humaine fut autrefois localisée vers le cœur, puis autour de l’âme ou de l’esprit immatériel. Aujourd’hui, c’est dans le cerveau que l’on repère, matériellement, les aires responsables des émotions, de la mémoire. Autant d’éléments constitutifs de l’identité d’un individu et sur lesquels on va pouvoir influer par la chimie, la chirurgie, ou même par l’implantation de puces électroniques. Il faut évidemment préciser que tous ces moyens techniques sont à l’origine thérapeutiques et qu’ils sauvent aussi des vies.

L’homme bio-ionique est-il pour aujourd’hui ?

Prenons par exemple le cas d’Oscar Pistorius, cet athlète sud-africain qui a été amputé des deux jambes à l’âge de 11 mois, puis appareillé. Il est devenu si performant qu’il approche aujourd’hui les minima olympiques sur la course de 400 mètres. Il y a un an, Oscar Pistorius a déposé une demande à la Fédération internationale d’athlétisme pour concourir dans la catégorie des valides. Elle a été rejetée au motif que ses prothèses constituaient un «avantage». En la circonstance, qu’appelle-t-on un avantage ? Dans le sport, tout est recherche d’avantages : être grand ou petit peut constituer un «avantage» selon les sports, mais aussi telle combinaison pour nager, tel guidon profilé… ou telle alimentation, tel médicament.

Quelques mois après, la Fédération est revenue sur sa décision. Depuis, Pistorius est une bête de foire. Tous les meetings se l’arrachent et il court les compétitions des valides avec ses prothèses. Pour l’instant, il est un peu en dessous des performances les plus élevées. Fatalement, un jour, lui, ou un autre, sera au-dessus. Et l’on voit se profiler la possibilité d’utiliser des exosquelettes dans d’autres sports : telle prothèse pour le saut en longueur, en hauteur, à la perche, modifierait considérablement les appuis, les impulsions et les scores. Les nanotechnologies vont permettre, par l’implantation de puces dans le corps, de réguler et contrôler des fonctions ou des organes. Un jour, on saura que tel champion olympique de marathon avait en réalité le souffle réglé par nanotechnologie…

Alors, selon vous, il aurait fallu laisser Pistorius dans la catégorie « handicapé » ?

Il n’y avait pas de bonne solution. Autoriser Pistorius à concourir avec les valides, c’était ouvrir la porte aux « robocops » du sport. Lui interdire de concourir, c’était nier l’essence même de ce qu’est le sport de haut niveau, c’est-à-dire l’amélioration de la performance par des quantités de moyens… dont la plupart sont artificiels. Trois définitions du dopage ont été énoncées depuis 1965 et les trois affirment ceci : « Le dopage est une amélioration artificielle de la performance. »

A mon avis, la question la plus intéressante, qui excède le champ sportif, est de savoir où va s’arrêter le corps naturel demain ? Y a-t-il un corps naturel ? Y a-t-il une nature humaine que l’on doit délimiter à partir du corps non « augmenté » ? Face à ces corps hybrides nature-technique, devra-t-on considérer comme naturel le corps handicapé et non appareillé ?

« Le sport de haut niveau est devenu un laboratoire de la performance humaine et technique, qu’il explore sans limites. »

Les expérimentations du sport de haut niveau devraient-elles alors entrer dans le champ de la bioéthique ?

Certes, mais on en est loin quand on voit notre retard dans la simple lutte antidopage. Le sport de haut niveau est devenu un laboratoire de la performance humaine et technique, qu’il explore sans limites. Dans le monde de l’entreprise ou de l’école, on s’interroge, même si c’est seulement pour se donner bonne conscience, sur les méfaits du culte de la performance, sur la création contre-productive de stress, sur les rythmes scolaires… Rien de tel dans le sport. Pas l’ombre du début d’un questionnement éthique : on sait le nombre croissant de blessures et de corps cassés, on connaît les effets à terme du dopage, la réduction dans certains sports de l’espérance de vie, mais c’est dans l’essence du sport de haut niveau d’aller au bout des possibles. C’est pourquoi ce domaine est passionnant à observer parce que s’y énoncent de façon brute des problèmes que, tôt ou tard, nous aurons à penser.

Comment sortir de ce système tyrannique ?

Faut-il en sortir ? Je n’ai surtout pas voulu tenir un propos technophobe. Il ne faut pas oublier que nous vivons dans une civilisation et une époque où le vécu du corps n’a jamais été aussi long et confortable. Il faut croire que, finalement, nous ne mangeons pas si mal que cela puisque nous vivons statistiquement plutôt vieux et plutôt en bon état. Ces états de fait, très positifs, ouvrent des questions qui peuvent être plus inquiétantes. Mais il faut compter avec l’incroyable capacité d’adaptation de l’homme à ses conditions de vie ;

Isabelle Quéval

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